J'ai autorisé une nuit blanche à 98 ados, et c'est ce cadre qui a tenu
On imagine souvent qu’un bon cadre éducatif pour un ado, c’est un cadre qui ne plie jamais. Cette nuit blanche en colo m’a appris l’inverse : c’est parfois l’espace de liberté qui fait tenir le reste.
Le dernier soir d’une colo
On était sur la fin du séjour, le dernier soir se profilait et j’ai commencé à entendre des bruits de couloirs. Parmi les 98 jeunes de 14 à 18 ans avec qui on venait de passer presque 2 semaines, un certain nombre avaient prévu de sortir la nuit pour en profiter une dernière fois.
De mon côté, je n’avais absolument pas envie de passer ma nuit à courir après des ados pour les remettre au lit. J’avais vu un directeur vivre cette même dernière soirée l’année d’avant et être obligé d’aller rattraper les jeunes et de les punir. Je savais que ce cadre serait intenable et que si on posait une interdiction stricte, on allait leur donner une raison de plus de vouloir la transgresser.
Organiser la nuit blanche plutôt que l’interdire
Un cadre posé d’abord pour l’équipe
Quelques jours avant, en réunion, j’ai abordé le sujet avec l’équipe. Et même s’ils ont été un peu surpris au début, ils ont vite décidé qu’eux aussi préféraient ne pas courir après les jeunes mais plutôt passer un bon moment avec eux.
Je leur ai proposé le cadre suivant : une veillée où les jeunes pouvaient présenter leurs talents (musique, création de jeux vidéo, etc.), un espace ouvert toute la nuit avec des instruments (uniquement non amplifiés à partir de 23h), une consigne claire sur l’importance du calme et du silence dans l’espace chambres. Et moi qui m’engageais à rester réveillée pour encadrer ça toute la nuit, sachant que j’avais ensuite 3 jours pour ranger le centre et me reposer un peu.
De leur côté, les animateurs se sont organisés d’eux-mêmes pour être présents une partie de la nuit, profiter de ce temps un peu suspendu, tout en ayant une période de sommeil pour être assez en forme pour assurer la sécurité du voyage retour en train.
Le matin, personne n’avait disparu
Ce qui est vraiment important pour moi c’est qu’à aucun moment de la nuit les jeunes n’ont été en danger. On savait où ils étaient, en cas de problème on pouvait réagir rapidement, efficacement.
5 ou 6 jeunes sont restés réveillés toute la nuit et la plupart sont allés se coucher petit à petit. Le lendemain matin, on a fait le tour des chambres pour réveiller les autres, tout le monde s’est levé, a récupéré ses affaires, les jeunes ont pris le train, beaucoup en ont profité pour faire un petit somme… Ils étaient peut-être fatigués, mais c’était les vacances et ils ont pu vivre un chouette moment en sécurité.
Et j’en ai tiré une conclusion : c’est parce qu’on leur a offert cet espace de liberté, dont ils avaient besoin et dont ils avaient envie, qu’ils sont restés dans le cadre qu’on leur avait proposé. Cet évènement m’a permis de prendre conscience de certains mécanismes sur les limites, la manière dont on les pense et dont on les met à nos jeunes.
Une règle intenable ne supprime rien, elle déplace le problème
Alors, comment poser des limites à son ado ? Comment recadrer un adolescent qui semble vouloir tout dépasser ?
Parfois on entend des parents interdire complètement la cigarette par exemple, au point de ne pas en parler, juste une interdiction. Et pourtant ça n’empêche pas l’ado d’essayer. Simplement, il essaie ailleurs, là où tu ne le vois pas et sans pouvoir t’en parler si ça tourne mal. De la même manière, quand je lis qu’il faut interdire une relation si elle nous parait toxique, je me dis que ces personnes n’ont pas essayé d’interdire de voir quelqu’un à un ado. C’est clairement le meilleur moyen d’avoir une réaction explosive et d’encourager son ado à renforcer le lien avec cette personne.
Je sais bien que ce n’est pas facile pour tous les parents de lâcher prise, d’accepter l’autonomie de son adolescent. On a tendance à vouloir avoir le dernier mot avec son ado, comme j’en parle dans un épisode de mon podcast à retrouver ici.
Et si tu te demandes comment responsabiliser ton ado en lui faisant confiance, je t’en parle dans cet article.
Ce n’est pas tout laisser faire
Petite précision quand même : je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas mettre des limites aux ados ou renoncer à une forme d’autorité parentale. Au contraire, tout le monde a besoin de limites, d’un cadre de référence pour pouvoir vivre dans son contexte.
Il faut déjà commencer par comprendre que les règles, elles sont principalement liées à la vie en collectivité. Et qu’une famille est une forme de collectivité.
Imaginons que tu es seule dans une maison en forêt, pas d’humain à plusieurs kilomètres à la ronde. Dans ce cas, on peut se dire que tu peux mettre la musique sur le volume que tu souhaites, tu peux te promener nue, etc. Est-ce qu’il n’y a pas de règles ? Il y a les règles que tu vas te fixer toi-même finalement, par exemple tu ne vas peut-être pas jouer avec le feu, pour éviter de mourir dans un incendie.
Le cadre, il va se mettre :
- là où il y a besoin de sécurité (tu ne sautes pas du haut de l’immeuble pour sortir de chez toi)
- là où il y a besoin de régler les relations entre les uns et les autres (on ne se promène pas nus devant tout le monde)
- sur les sujets où tu as des valeurs que tu veux vivre et défendre (tu choisis de faire le maximum de trajets en vélo pour le bien de la planète)
C’est ce que je développe dans mon outil, le carré éducatif, j’y reviens un peu plus bas.
Faire le tri entre les règles qui comptent et les autres
Trois critères pour trier
Ok, et maintenant comment je fais pour trier les règles importantes des autres ?
Pour moi il y a 3 grands critères. Le premier c’est lorsqu’il est question de sécurité. Quand il y a un danger réel, inévitable sans interdire l’activité. Un danger que ton ado ne voit pas forcément de lui-même.
Le deuxième c’est lorsque ça touche à la manière dont vous vivez ensemble et à tes valeurs. Celles que tu veux transmettre à tes enfants et faire vivre dans ta famille. Par exemple la solidarité, lorsqu’un membre de la famille est en galère on l’aide.
Et enfin, il faut aussi se demander si la règle a du sens pour ton ado. Je parle d’une autre anecdote de colo dans l’article sur Adolescence difficile, que faire ? Sur ce même séjour des animateurs m’avaient demandé comment faire lorsqu’une règle était transgressée, je leur avais donné un cadre que tu peux retrouver dans l’article et qui peut te servir aussi à la maison.
Alors si ce que veut faire ton ado n’est pas dangereux, ne va pas contre tes valeurs et que l’interdire n’a pas de sens, c’est sans doute un faux sujet et il est peut-être temps de lâcher prise dans ta parentalité.
Le carré éducatif
Pour évaluer le cadre je te propose un outil que je construis depuis plusieurs années, le carré éducatif.
Il faut penser le cadre comme un carré où chaque côté représente un type de règle. Tout d’abord l’Interdit, ce qui est de l’ordre de la loi et de la sécurité. Puis le Non négociable, que tu définis pour ta famille, porté par tes valeurs et par la manière dont tu construis la vie de famille. Ensuite le Négociable, ce qui peut être discuté, où on peut trouver des compromis pour que chacun trouve sa place. Et enfin le Libre, les sujets sur lesquels ton ado peut bien faire comme il veut.
Si on reprend l’exemple de la nuit blanche :
- Interdit : sortir du centre ou se mettre en danger, en filant dans les bois en pleine nuit par exemple.
- Non négociable : des chambres calmes pour garantir le sommeil de ceux qui voulaient dormir.
- Négociable : ce qui se passait pendant la nuit. Les jeunes pouvaient proposer des activités et on leur fournissait le matériel si besoin.
- Libre : dormir ou pas.
Un cadre construit avec du sens, pas juste posé par habitude ou par réflexe d’autorité.
Et si cet outil t’intéresse, j’en parle plus en détail dans l’article sur la lutte de pouvoir avec ton ado.
Et toi, c’est quoi ta « nuit blanche » ?
Alors, c’est quoi ta nuit blanche à toi ? Cette règle que tu répètes soir après soir, qui t’épuise autant qu’elle épuise ton ado et dont tu ne sais plus très bien à quoi elle sert ?
Avant de la défendre une fois de plus, tu peux te poser une autre question : qu’est-ce qu’il cherche vraiment, derrière ce qu’il est en train de vouloir transgresser ?
Mes jeunes de colo ne voulaient pas faire le mur pour nous provoquer. Ils voulaient profiter ensemble une dernière fois, avant que chacun reparte de son côté. Une fois ce besoin entendu, la question n’est plus la même : est-ce qu’il existe un cadre alternatif, construit avec lui, qui répondrait à ce besoin-là sans lâcher sur la sécurité ?
Tu n’as pas besoin d’avoir la réponse tout de suite. Rien que de regarder ses règles avec ces lunettes-là peut déjà déplacer quelque chose.
Et si tu ne sais pas trop par où commencer, tu peux tout simplement m’envoyer un message. Pas forcément pour démarrer un accompagnement, juste pour en parler. Parfois, c’est en racontant sa « nuit blanche » qu’on trouve déjà un bout de réponse.
Bravo pour l’approche et l’esprit ouverture qui rend ces articles et podcasts très agréables…