Adolescence précoce : et si c'était le signe que tu as bien fait ton travail de parent ?
Mon fils a trois ans et demi. Il y a quelques semaines, en pleine négociation sur sa tenue du jour, il m’a lâché un « tu me fatigues » avec le ton exact que j’imaginais entendre dans dix ans, pas maintenant. J’ai eu un temps d’arrêt, parce que c’est vrai que je le lui disais souvent à cette période cette phrase et qu’il me la renvoyait avec une précision presque chirurgicale. Et puis j’ai continué à y penser. Parce que ce moment-là, en apparence anecdotique, dit quelque chose d’assez juste sur ce qu’on observe de plus en plus, l’adolescence semble arriver plus tôt.
Adolescence précoce, de quoi parle-t-on ?
Avant de se demander si c’est inquiétant, encore faut-il savoir de quoi on parle vraiment quand on évoque une adolescence qui arriverait trop tôt.
Puberté précoce, ce que disent les chiffres
On entend beaucoup parler de puberté précoce ces derniers temps, et ce n’est pas un fantasme de parent anxieux. L’âge moyen des premières règles est effectivement passé d’environ 17 ans au début du siècle dernier à un peu plus de 12 ans et demi aujourd’hui (facteurs environnementaux et sociaux). Les corps changent plus tôt, c’est un fait, et il y a de bonnes raisons de s’y intéresser, entre alimentation, exposition aux perturbateurs endocriniens et autres facteurs environnementaux.
Ce qui définit l’adolescence au-delà du corps
Mais je crois qu’on se trompe de sujet quand on réduit l’adolescence à ces bouleversements hormonaux et corporels. Ce n’est pas la puberté qui fait l’adolescent. C’est autre chose, quelque chose de plus discret, de plus profond aussi, la construction de l’autonomie et de l’individualisation. Et ça, ça commence bien avant que le corps ne s’y mette.
La préadolescence, une case qui a disparu
On a d’ailleurs longtemps eu une case à part pour désigner cette période intermédiaire, la préadolescence, ces années entre onze et quatorze ans où l’enfant n’était plus tout à fait un enfant sans être encore un ado. Cette case s’est peu à peu fondue dans l’adolescence elle-même, et je trouve qu’on a perdu quelque chose d’utile en la laissant filer, la reconnaissance qu’il existe un mouvement bien avant que la puberté ne s’installe.
Pourquoi l’adolescence semble arriver plus tôt
Si cette impression grandit, ce n’est pas un hasard, et la raison est plus réjouissante qu’on ne le pense.
Des enfants qu’on écoute plus tôt qu’avant
Je pense qu’il y a une explication toute simple, et plutôt réjouissante, à laquelle on ne pense pas assez. Les enfants d’aujourd’hui ont appris qu’ils ont le droit d’avoir un avis, et surtout, qu’on va les écouter. On les sollicite dès la petite enfance, sur ce qu’ils aiment, ce qu’ils veulent porter, ce qu’ils préfèrent manger, des choses qu’on ne demandait tout simplement pas il y a quelques décennies. On décidait pour l’enfant, un point c’est tout. Aujourd’hui, on lui demande son avis, on le prend en compte, parfois on négocie avec lui dès qu’il sait aligner deux mots. Ce n’est pas un signe que nos enfants grandissent trop vite ou qu’on ne sait plus tenir un cadre. C’est le signe qu’on a changé de regard sur eux, qu’on les considère comme des personnes à part entière bien plus tôt qu’avant. Et ça, c’est une bonne chose.
« Ça va être coton à l’adolescence », l’idée reçue qui anticipe le pire
Sauf que dès qu’un petit affirme une opinion un peu ferme, ou résiste avec un aplomb qui nous surprend, on entend souvent la même phrase fuser autour de nous, « oh là là, ça va être coton à l’adolescence ». Comme si ce tempérament affirmé à trois, cinq ou sept ans annonçait forcément une catastrophe à venir. Comme si on projetait déjà le pire, alors que rien ne l’annonce vraiment. Cette phrase m’agace, parce qu’elle repose sur une idée qu’on ne questionne jamais assez, celle que la crise d’adolescence serait par nature un problème, quelque chose à éviter, à retarder, à dresser en amont.
La crise d’adolescence n’est pas une pathologie à prévenir
L’adolescence, dans ce qu’elle a de plus tumultueux, reste un processus normal de séparation, pas une pathologie qu’on pourrait prévenir en muselant un enfant trop tôt affirmé.
Un processus normal de séparation
L’adolescence, vue sous cet angle, n’est pas un accident de parcours à éviter. C’est une étape de développement attendue, nécessaire même, où l’enfant apprend à se différencier de ses parents pour devenir lui-même. Plus tôt on accepte cette idée, moins on cherche à la retarder ou à la craindre.
Le risque de médicaliser des difficultés relationnelles
Beaucoup d’experts le rappellent d’ailleurs très clairement, la santé des adolescents ne se résume pas à une question médicale, elle concerne aussi la famille, l’école et la société, et il faut se méfier de la tentation de médicaliser à l’excès des difficultés relationnelles. C’est exactement ce glissement qu’on fait quand on associe systématiquement « précoce » à « inquiétant » et qu’on cherche une explication clinique là où il y a surtout une relation à ajuster.
Ce que ça change pour la posture du parent
Ce qui se joue vraiment là-dedans, ce n’est pas tant l’âge auquel commence l’adolescence, mais la posture qu’on adopte, nous parents, face à elle.
De l’éducation à l’accompagnement, selon Jesper Juul
Jesper Juul l’a très bien formulé dans son livre sur la puberté et l’adolescence. Il est déjà trop tard pour éduquer un ado, il est temps d’apprendre à vivre ensemble autrement, de bâtir une nouvelle manière de s’entendre (Juul, J. Puberté et adolescence, garder le cap dans la tempête, Éditions Fabert). Ce basculement de l’éducation vers l’accompagnement, j’en parle souvent, notamment dans l’article sur la lutte de pouvoir avec son ado, parce que c’est vraiment le nœud de tout. Plus l’autonomie de l’enfant se construit tôt, plus tôt on est invités à ajuster notre posture.
Pas une invitation à tout lâcher
Attention, je ne suis pas en train de te dire qu’il faut tout lâcher sous prétexte que ton enfant de quatre ans a un caractère affirmé. Il a toujours besoin d’un cadre, de limites claires, de ta présence stable. Ce n’est pas parce qu’on écoute l’avis d’un enfant qu’on doit renoncer à poser un cadre. Les deux ne s’opposent pas, au contraire, ils se nourrissent.
L’indépendance de ton ado, un signe de réussite plutôt qu’un échec
Et enfin, je crois profondément à une chose, si un jour ton ado prend de la distance, s’affirme, revendique son indépendance, ce n’est pas le signe que tu as raté quelque chose. C’est très souvent l’inverse. C’est le signe que tu as fait du bon travail, que tu lui as donné assez de sécurité intérieure pour oser s’éloigner un peu de toi. Un enfant qui n’ose jamais se différencier, qui reste collé au désir de ses parents par peur de les décevoir, ça, ça devrait nous inquiéter bien plus qu’un « tu me fatigues » lancé à trois ans et demi avec la fierté d’avoir enfin trouvé les mots pour le dire.
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